ENTRE PSYCHANALYSE ET PSYCHOTHÉRAPIE

Özgür Öğütcen, 2 juin 2019, İstanbul

La psychanalyse n’est pas une psychothérapie. Freud avait initialement utilisé le terme de psychothérapie pour la psychanalyse, mais à cette époque, le sens de son utilisation n’était pas le même qu’aujourd’hui. Le mot “psychothérapie” est utilisé aujourd’hui pour décrire une série de méthodes de thérapie, y compris “psychothérapie psychanalytique”. Parfois, lorsque la psychanalyse ne peut pas être pratiquée pour une raison ou une autre, la modification technique et l’utilisation de la psychanalyse soulèvent la question de savoir s’il s’agit d’un domaine de psychothérapie psychanalytique séparé de la psychanalyse. La psychanalyse fonctionne-t-elle déjà pour un névrosé comme pour un psychotique ? Déjà certaines études analytiques ne concluent pas le stade des discussions ? S’il existe un domaine pour la psychothérapie, nous devons accepter qu’il existe une position distincte du psychanalyste en tant que thérapeute. Existe-t-il un “désir de psychothérapeute” comme le “désir de psychanalyste” de Lacan ? Ce sont les questions soulevées par la psychanalyse dans le domaine de la psychothérapie.

Si la psychanalyse ne signifie pas guérir les symptômes, il semble difficile de s’intégrer à la psychothérapie. Parce que le symptôme de la psychanalyse n’est pas un symptôme qui doit être éliminé, si nous écoutons Lacan, il constitue une forme inconsciente dans laquelle la personne devrait s’identifier à la fin de l’analyse. La psychanalyse ne traite pas du symptôme psychique, comme le disent les théories de la psychothérapie : le symptôme est un état de vérité, et même un seul est le même symptôme (une obsession, par exemple) est complètement différent d’une personne à l’autre, unique aux signifiants de cette personne et singulier. Le symptôme est une structure de langage spéciale, créée par un sujet de ce qu’il a emprunté d’un langage universel. L’utilisation des symptômes dans la théorie et la clinique de la psychanalyse est radicalement différente du traitement en psychothérapie, le symptôme occupant une place dans la subjectivité et entrant en contact avec le réel comme impossible. En fait, le symptôme est d’une certaine manière précieuse, car il lie l’inconscient de l’analysant à l’analyste et l’engage dans le travail analytique. Freud considérait la disparition du symptôme comme une sorte de résistance et non comme un succès thérapeutique. Mais ceci est considéré comme une mesure du succès en psychothérapie. Plutôt que de chercher à éliminer les symptômes, Freud a cherché à comprendre la signification et le sens du symptôme pour le sujet.

Freud a déclaré que dans l’analyse, la passion de guérir devrait être écartée, de même que l’analyste ne devrait pas être impliqué dans le processus d’analyse en tant que personne ou sujet. C’est le désir du psychanalyste, pas la passion du traitement que l’analyste doit acquérir et entretenir.

Dans L’Interprétation des rêves, Freud parle de ne pas éliminer les symptômes, mais de les utiliser, de les déchiffrer, de les présenter à ceux qui s’intéressent à la psychanalyse ; il est important de transformer la relation de quelqu’un avec ses symptômes, ce qui s’impose ne s’agit donc pas de la traiter, mais il s’agit d’un problème d’éthique. Cette éthique implique le soutient de l’analyste pour que l’analysant poursuit son analyse jusqu’à la fin.

Cependant, le processus de guérison en psychanalyse existe : la stabilité pour les psychotiques, sublimation pour les névrotiques et les pervers. C’est un fait indéniable qui nous amène à la question fondamentale : que pouvons-nous attendre d’une analyse ? La réponse devrait être plus que la guérison du symptôme. Le sujet atteint une toute nouvelle savoir sur soi-même via l’analyse. En tant que sa relation avec le savoir change, sa relation avec la jouissance change également, ce domaine mystérieux, qu’il a finalement atteint, est le domaine du questionnement, sur la répétition organisée par le principe du plaisir.

Le titre de mon exposé est Psychanalyse et psychothérapie. La psychanalyse et la psychothérapie peuvent être traitées de manière contrastée ou en continuité et on peut aussi discuter si un champ de psychothérapie existe ou pas. Ce n’est pas simplement une distinction technique ; il ne suffira pas de différencier la psychanalyse avec une thérapie par sa durée de séance, le paiement du séance et l’utilisation d’un divan. Je dois souligner ici que les significations possibles du mot thérapie y sont en réalité dans une certaine tension avec le rôle que Freud a décrit dans la psychanalyse.

Je voudrais justement vous dire que Lacan, dans son article de Variantes de la cure type, suggère qu’il n’y a pas de cure standard, indique que l’idée d’un traitement standard doit être remise en question et qu’on ne peut pas définir différents types de cure. Lacan déclare que “La psychanalyse est le traitement attendu d’un psychanalyste”. Lacan questionne le concept de traitement à partir du modèle médical. Étant donné que le modèle médical est composé des maladies et leurs traitements standard, les traitements non standard sont définis conformément à cette norme. Cependant, à propos de la cure psychanalytique il n’est pas possible de parler d’un traitement valable pour tout le monde, ou pour tous ceux qui constituent un certain type de diagnostic psychanalytique (par exemple tous les hystériques).

Lacan ne garantit pas que l’acheminement théorique commune de la psychanalyse fournit une orientation qui peut être appliquée à chaque fois et l’énumération de la connaissance de la psychanalyse ne servira que de nous éloigner de l’essence du problème. Lacan, dans le séminaire XI, il évoque : « … Mais l’analyse n’est pas de retrouver dans un cas le trait différentiel de la théorie, et de croire expliquer avec pourquoi votre fille est muette – car ce dont il s’agit, c’est de la faire parler, et cet effet procède d’un type d’intervention qui n’a rien à faire avec la référence au trait différentiel. »   (Lacan, Les quatre concepts fondamentaux, p. 20).

Lacan, dans son exposé au congrès intitulé « Psychanalyse et psychothérapie », en 1968, après avoir évoqué la proposition selon laquelle «la psychanalyse est le traitement attendu d’un psychanalyste », ajoute-t-il, « C’est là qu’est l’axe de ce qui se passe chaque fois que nous avons affaire à une psychanalyse : c’est la cure attendue d’un psychanalyste ».Dans le même exposé, Lacan poursuit : « Il est évident que ceci laisse, aujourd’hui comme hier, à côté la question qui est pourtant celle dont il s’agit dans notre combat, celle qui serait énoncée par un Diogène armé d’une lanterne qui viendrait vous dire : ‘ Où y va-t-il un psychanalyste ?’. Il y en a, il y en a beaucoup, mais il faut croire qu’il n’est pas si facile de dire à quoi ça se reconnaît. Il y a tout de même quelqu’un qui doit savoir ce que c’est : c’est le psychanalyste lui-même ». (Lacan, Psychanalyse et Psychothérapie, 1968).

Que veut dire un psychanalyste ? Que voulez-vous dire, le psychanalyste a besoin de savoir ce qu’il fait et de se demander toujours ce qu’il fait ? Donc, pour être psychanalyste, certaines conditions doivent être remplies. Si ces conditions ne sont pas déterminées par des réglementations bureaucratiques, comment sera-t-il déterminé ? Il y a deux réponses possibles : premier devrait se rapporter à ce qu’il appelle l’École et le second est lié à ce que Lacan appelle le “désir de l’analyste”.

De plus, si le mot « désir » est courant dans la psychanalyse, où l’on parle depuis Freud du « désir inconscient », du « désir du rêve », du « désir du pénis », du « désir d’enfant », ou encore du « désir phallique » ou du « désir de mort », Lacan n’a pas défini d’emblée concrètement le « désir du psychanalyste ». Il a plutôt commencé par préciser ce qu’il n’était pas : ni le désir d’être ou de devenir analyste ni le désir inconscient du praticien – tous désirs qu’il est pourtant facile de s’imaginer. De ce fait, ainsi dérouté de ses représentations les plus immédiates, le lecteur est conduit, puisque c’est un nouveau concept, à lire attentivement et longuement les textes lacaniens pour savoir de quoi il s’agit. On trouve, pour s’y aider, une immense littérature lacanienne sur « le désir de l’analyste » et sur « l’acte analytique », qui témoigne du succès incroyable et de la vogue inentamée de ces notions pourtant si énigmatiques. Je ne vais pas reprendre ici ce long travail de commentaire textuel, mais seulement essayer de questionner deux points, glanés parmi ceux qu’a avancés Lacan.

Lacan, dans laConférence à Genève sur le symptômese réfère également à la nécessité de la réflexion de l’analyste sur la psychanalyse qu’il applique : « Néanmoins, il ne serait peut-être pas mal que l’analyste donne un certain témoignage qu’il sait ce qu’il fait. S’il fait quelque chose, dire, il ne serait peut-être pas excessif d’attendre que, de ce qu’il fait, d’une certaine façon il témoigne ». (Lacan, La conférence à Genève sur le symptôme).

Que peut-on dire du désir de l’analyste ? Le désir de l’analyste n’est pas le désir de l’analyste en tant que personne ; c’est un désir qui peut être atteint dans l’analyse lacanienne et qui porte l’analyste dans la position d’un analyste. Le désir de l’analyste n’est pas un désir d’être un analyste. Le désir de l’analyste engage l’analysant à partir des entretiens préliminaires et le maintien. Puisque le désir n’est pas toujours une flèche dirigée vers le haut, il existe un désir qui soutient l’analysant à faire une analyse. Lacan, dans Le séminaire XI, il pose explicitement cette question : « Quel est le désir de l’analyste? » (p. 16). Et ensuite, il pose d’autres questions : « Que doit-il en être du désir de l’analyste pour qu’il opère d’une façon correcte ? Cette question peut-elle être laissée hors de limites de notre champ, comme elle l’est en effet dans les sciences – les sciences modernes du type le plus assuré – où personne ne s’interroge sur ce qu’il en est par exemple du désir du physicien ? (p. 18).

Au paragraphe suivant, il répond partiellement la question : « Le désir de l’analyste, en tout cas, ne peut nullement être laissé en dehors de notre question, pour la raison que le problème de la formation de l’analyste le pose. Et l’analyse didactique ne peut servir a rien d’autre qu’à le mener à ce point que je désigne en mon algèbre comme le désir de l’analyste. » (p. 19). Le désir de l’analyste est noué à la formation pour devenir l’analyste. C’est aussi une question cruciale et actuelle pour nous qui est en train de fonder un mouvement lacanien en Turquie. Comment arriver à ce point ? Quelle est la portée de cette question ?

Le désir de l’analyste est donc étroitement lié à la question de savoir comment devrait être la formation psychanalytique. Cette question est également étroitement liée au débat sur l’École et à la discussion de l’éthique de l’analyse.

Et s’il n’y a pas de traitement standard ? Freud distingue entre le progrès théorique de la psychanalyse et le progrès de la psychanalyse dans la technique de traitement, bien qu’ils soient liés les uns aux autres. De temps en temps il a même dit que les progrès théoriques n’ont pas trouvé de retour attendu sur traitement. Dans ce contexte, nous devons faire la distinction entre les catégories de diagnostics structurels décrits dans la théorie psychanalytique et le diagnostic structurel de chaque patient que nous rencontrons. La psychanalyse est basée sur ce singulier, sinon elle resterait une théorie générale et descriptive des diagnostics universels. Cette singularité a conduit Lacan, la fin de sa vie professionnelle, à suggérer que chaque analyste doit recréer la psychanalyse.

J’ai évoqué la question de Lacan : “Où est un psychanalyste ?”. Comment devenir psychanalyste ? Je dirai que les réponses de Freud étaient moins surprenantes aujourd’hui. Freud donne deux réponses sur comment on peut devenir analyste : la personne qui souhaite devenir analyste doit être capable d’analyser ses rêves et il doit accomplir son auto-analyse. L’obligation de faire une analyse pour devenir un analyste est définit par École de Zurich avant Freud. Après cela deviendra une obligation pour ceux qui voudront devenir analyste. Une personne peut-elle être analyste en complétant ce qui lui est demandé par une institution ? N’est-ce pas une approche très universitaire ? Luis Izcovich, dans “La formation de l’analyste” au début de son article, évoque qu’« Il existe des critères de formation de l’analyste. » (Izcovich, La formation de l’analyste, 2005, Champ lacanien). Il a mentionné : « Ils ont été́ mis en place graduellement depuis l’invention de la psychanalyse par Freud, et ils ont évolué́ au fil du temps en fonction des différents courants psychanalytiques. Les changements opérés sur cette question tiennent à l’évolution de la doctrine à laquelle se sont ajoutés des facteurs contextuels propres à chaque époque et à chaque lieu. Autrement dit, le contexte de discours n’a jamais été́ sans exercer une certaine influence sur ces critères. Irons-nous jusqu’à̀ dire que chaque époque produit l’analyste qu’elle mérite ? Cette question n’a de valeur que si elle est examinée avec une autre : chaque époque a produit des analystes qui, allant à contresens de leur contexte, ont réussi à̀ avoir une incidence sur celui-ci et des effets sur le discours analytique. »

À ce point, une question importante se pose, une question que je viens de poser de manière différente : comment existe-t-il des différences entre l’analyste produit par une association d’analyse et l’analyste produit par une École ? À ce point, il convient de mentionner deux concepts de Lacan : « la passe » et « le désir de l’analyste ». Ces deux concepts sont des concepts psychanalytiques purement lacaniens.

Lorsque Lacan a évoqué la passe dans la Conférence de Genève, il déclare que, quand quelqu’un se pose comme analyste, il a deux options : « Dans cette espèce d’inauguration, que j’ai faite alors et que j’ai appelée Proposition, quand quelqu’un se pose comme analyste, il est libre. Il peut aussi bien ne pas le faire, et garder les choses pour lui, mais il est libre aussi de s’offrir à cette épreuve de venir les confier – les confier à des gens que j’ai choisis exprès pour être exactement au même point que lui. » (Lacan, La conférence de Genève).

Une personne qui a fait une analyse lacanienne a la liberté d’exprimer ce qui s’est passé dans l’analyse. C’est-à-dire qu’il existe deux options pour devenir psychanalyste : soit remplir les conditions déterminées par la bureaucratie et contribuer au maintien de l’institution, soit révéler les résultats d’une analyse unique, et contribuer à la promotion de la psychanalyse, cette dernière est une option lacanienne. Luis Izcovich mentionne ce propos dans son article et déclare : « Le risque de soutenir l’institution plutôt que la psychanalyse est de réduire celle-ci au rang d’une psychothérapie comme les autres. La question de la formation du psychanalyste n’est donc pas seulement d’étudier comment structurer l’enseignement et de savoir quels seraient les meilleurs protocoles pédagogiques, mais elle implique d’explorer les conséquences de la formation pour l’avenir de la psychanalyse. Tel est l’enjeu de ce débat. » (Izcovich, La formation de l’analyste). 

En conséquence, le psychanalyste n’est pas un thérapeute comme les autres psychothérapeutes. La psychanalyse a de nombreuses différences à la fois en théorie et en pratique. L’éducation psychanalytique ne peut être réduit à une éducation universitaire. Le psychanalyste, comme l’appelle Freud, a un « métier impossible » (Freud, L’analyse terminable et interminable). 

Que veut dire Lacan quand il dit : « Il n’y a pas de formation d’analyste, il y a des formations de l’inconscient ? » Cela signifie-t-il qu’il n’y a pas de formation psychanalytique au lacanisme ? Je pense que cette expression paradoxale fait référence à deux choses : la première fait référence au fait qu’il est essentiel d’être une psychanalyse lacanienne pour devenir analyste. La formation la plus importante pour l’analyste est sa propre analyse. Deuxièmement dans cette analyse, il est nécessaire d’atteindre au « désir de l’analyste ». Il faut que “quelques autres importants” soient convaincus de la preuve. Sans aucun doute, ces conditions ne sont pas similaires aux exigences des diplômes dans aucune formation universitaire. Nous pouvons dire ici que Lacan a essayé de préserver et de faire progresser la psychanalyse à la fois contre l’orientation bureaucratique et le discours universitaire. Aucune thérapie ne peut atteindre une personne à ce point.

Dans la psychanalyse lacanienne, la psychanalyse personnelle, le contrôle, la formation théorique forment un trio indissociable, et le désir de l’analyste et École forment une autre dimension liée à ces trois. L’un ne peut remplacer l’autre. Dans le contexte du titre de mon exposé, je dois dire que « Elle (École) peut au contraire soutenir le désir des analystes pour éviter que l’expérience analytique ne se réduise à une thérapeutique ». (L. Izcovich, La formation de l’analyste).